2011년 2월 26일 토요일

Fernand Braudel, Sciences sociales et temps: Fernand Braudel et la longue durée

지료: http://dx.doi.org/doi:10.1522/cla.brf.sci

  • Extrait de: Fernand Braudel, Écrits sur l'histoire (Paris, Éditions Flammarion, 1985. Exttraits, pp. 44-61)
  • Collection « Méthodologie en sciences sociales »
    TEXTES DE METHODOLOGIE EN SCIENCES SOCIALES
    choisis et présentés par Bernard Dantier (docteur en sociologie de l’École des Hautes Etudes en Sciences Sociales, Enseignant à l'Institut d'Études Politiques d'Aix-en-Provence.)
※ Thanks to the author and the University of Québec for sharing this text on the Internet. Followings are just a reading note with this reader's underlinings and colorings, so please refer to the URL above to see the original content.

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Le choix de la mesure temporelle (une heure, un jour, une année, un siècle) comme celui de la mesure spatiale (une rue, un quartier, une ville, un pays, un continent), en découpant l’objet de l’étude des sciences sociales parmi l’indistinct continuum spatio-temporel du monde, produit autant de caractéristiques dans cet objet et dans ses facteurs explicatifs.

D’une certaine tendance explicative de l’histoire contemporaine, qui la rapproche de la sociologie, Fernand Braudel (1902-1985) nous présente une illustration très significative. Celui-ci s’est signalé en repensant la dimension du temps dans la discipline historique, ce qui équivaut à repenser toute cette discipline s’inscrivant par essence dans le temps. À ses yeux, il ne faut étudier l'histoire événementielle, celle donc de ce que nous pourrions nommer les particularités spatio-temporelles, qu'après « avoir fixé ces grands courants sous-jacents, souvent silencieux, et dont le sens ne se révèle que si l'on embrasse de longues périodes de temps. Les événements retentissants ne sont souvent que des instants, que des manifestations de ces larges destins et ne s'expliquent que par eux »[1] -. Chez F. Braudel, ㅡ historien qui semble ici être fortement influencé par les recommandations que le sociologue E. Durkheim a faites au sujet de la nécessité d’étudier dans l’histoire l’évolution d’une institution afin de percevoir le sens vers lequel elle se dirige, ㅡ il y a aussi un « sens », une signification des faits historiques, qui dépasse leurs étroites dimensions et n’est perceptible que par l’élargissement de l’échelle temporelle de l’étude historique, élargissement qui permet, en saisissant non plus des événements mais des ensembles dont ces événements ne sont que des éléments, d’« expliquer » ces événements par l’ensemble les contenant. Ces « courants sous-jacents », ces « larges destins », nous sommes en droit de nous demander s’ils ne jouent pas chez F. Braudel le rôle des concepts qu’invoquent M. Weber et J.-C. Passeron (voir nos articles et extraits relatifs à ces sujets).. L’élargissement temporel que prône F. Braudel, ne tend-il pas vers le temps général du concept, qui permet d’intégrer et de comprendre un temps particulier ? C’est bien ici que nous décelons un des points fondamentaux, si ce n’est le point fondamental, qui a produit la jonction entre histoire et sociologie. Alors nous aurions le droit de conclure que le temps, dimension illimitée dans le concept, dimension limitée dans le fait vécu, produit, avec une puissance proportionnée à la grandeur avec laquelle on l’appréhende, le lien entre science et observation comme il produit celui entre histoire et science, et enfin entre histoire et sociologie.

Mais appréhender le temps en lui-même reste peu pertinent pour saisir cette dimension si on ne la joint pas à celle complémentaire autant que distincte qu’est l’espace. Ainsi considérons en outre, chez cet historien du temps et de la « longue durée », le rôle méthodologique assigné à l'espace. Remarquons que F. Braudel souhaite, dans le langage commun qu'il veut voir se développer entre les sciences sociales, que « l'on n'oublie pas un dernier langage, une dernière famille de modèles, à vrai dire : la réduction nécessaire de toute réalité sociale à l'espace qu'elle occupe ». Nous voyons l'espace reconnu et promu dimension heuristique de la réalité sociale. Comprenons bien qu’il s’agit de « réduire » dans le sens où l’on réduit une existence à son essence, et c’est bien pour cela que l’auteur emploie le terme de « modèle ». L’espace, comme le temps, entre de la sorte dans la conceptualisation du champ social. Le concept équivalant à un espace général et total, F. Braudel, selon nous, ne peut qu’être conduit à réduire toute réalité sociale à un espace afin de pouvoir intégrer cette réalité, ㅡ suivant la proportion de grandeur de son espace, autrement dit sa proportion de généralité, ㅡ dans la conceptualisation explicative. C'est ainsi que la géographie est appelée à jouer un rôle plus important dans les sciences sociales. F. Braudel reproche à la géographie un certain isolationnisme, où la géographie fait de la géographie pour elle-même. Cette fermeture doit être brisée. « C'est aux problèmes d'ensemble des sciences de l'homme que, dès lors, serait donné le pas dans la recherche géographique » [2]. Ainsi cet auteur assigne à la géogra­phie, qu'il reconnaît comme « science de l'espace », une finalité utilisant et dépassant à la fois cette dimension. « La géographie, dit-il, trouve peut-être dans l'espace un but et un moyen, j'entends un système d'analyse et de contrôle. Au vrai, elle a peut-être un second but, une seconde coordonnée - qui est d'aboutir non pas à l'homme, mais aux hommes, à la société ». Ce qui ici se propose, dans les termes « peut-être » comme une possibilité, dans d’autres analyses devient une nécessité : F. Braudel va jusqu'à affirmer que la géographie lui apparaît, « dans sa plénitude, l'étude spatiale de la société ou, pour aller jusqu'au bout (…), l'étude de la société par l'espace » [3]. Notons que, réciproquement, la sociologie se doit de reconnaître la géographie comme science sociale : « Ecologie : le mot, pour le sociologue, sans qu'il se l'avoue toujours, est une façon de ne pas dire géographie et, du coup, d'esquiver les problèmes que pose l'espace et, plus encore, qu'il révèle à l’observation attentive » [4]. L’espace, comme le temps, est dimension par laquelle le social se découvre d’une façon privilégiée. Cependant, nous faut-il nous contenter de ce « comme » pour corroborer le choix que nous avons fait d’associer une appréhension spatiale à une appréhension temporelle? Nous posons plutôt que l'une soit nécessaire à l’autre, et trouvons dans les réflexions de F. Braudel un accord à ce principe. Soyons attentif à ce qu’il considère ici : « Les modèles spatiaux, ce sont ces cartes où la réalité sociale se projette et partiellement s'explique, modèles au vrai pour tous les mouvements de la durée (et surtout de la longue durée), pour toutes les catégories du social »[5]. Que devons-nous comprendre dans ces affirmations que l’auteur n’explique pas ? Si nous les rapprochons de cet autre texte, nous trouvons un exemple explicatif où F. Braudel attribue à l'axe du temps et à celui de l'espace le rôle méthodologique de distinguer et définir une civilisation ou une culture : « Une civilisation, c'est tout d'abord un espace, une « aire culturelle », (…), un logement. (...) C'est le groupement régulier, la fréquence de certains traits, l'ubiquité de ceux-ci dans une aire pré­cise, qui sont les premiers signes d'une cohérence culturelle. Si à cohérence dans l'espace s'ajoute une permanence dans le temps, j'appelle civilisation ou culture l'ensemble, le « total » du répertoire » [6]. La cohésion spatiale présente la cohérence culturelle d’une action humaine communautaire; nous avons affaire ainsi à une carte synchronique ; puis la permanence temporelle, repérable par l’identité d’une série de cartes relevées au cours d’une longue durée, c’est-à-dire dans une carte diachronique, confirme cette action humaine communautaire au titre de civilisation. Une civilisation est reconnaissable ainsi par la permanence d’un espace dans le temps, ou similairement, par la permanence d’un temps dans l’espace. La jonction entre temps et espace est effectivement pensée ici comme indissoluble pour appréhender les faits culturels.

Temps et espace concourent indivisiblement pour identifier et comprendre le social. Aussi les choix qu’on y opère font l’objet et la méthode de ces sciences : ces choix sont inévitables et doivent toujours rester réfléchis entre leur tenant et leur aboutissant.

Bernard Dantier, sociologue, 9 avril 2005.

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Extrait de: Fernand Braudel, Écrits sur l'histoire. (Paris, Éditions Flammarion, 1985. Extraits, pp. 44-61.) - aussi retrouvable sur Persée.


Tout travail historique décompose le temps révolu, choisit entre ses réalités chronologiques, selon des préférences et exclusives plus ou moins conscientes. L'histoire traditionnelle attentive au temps bref, à l'individu, à l'événement, nous a depuis longtemps habitués à son récit précipité, dramatique, de souffle court.

La nouvelle histoire économique et sociale met au premier plan de sa recherche l'oscillation cyclique et elle mise sur sa durée: elle s'est prise au mirage, à la réalité aussi des montées et descentes cycliques des prix. Il y a ainsi, aujourd'hui, à côté du récit (ou du « récitatif » traditionnel), un récitatif de la conjoncture qui met en cause le passé par larges tranches : dizaines, vingtaines ou cinquantaines d'années.

Bien au-delà de ce second récitatif se situe une his­toire de souffle plus soutenu encore, d'ampleur séculaire cette fois: l'histoire de longue, même de très longue durée. La formule, bonne ou mauvaise, m'est devenue familière pour désigner l'inverse de ce que François Simiand, l'un des premiers après Paul Lacombe, aura baptisé histoire événementielle. Peu importent ces formules; en tout cas c'est de l'une à l'autre, d'un pôle à l'autre du temps, de l'instantané à la longue durée que se situera notre discussion.

Non que ces mots soient d'une sûreté absolue. Ainsi le mot événement. Pour ma part, je voudrais le cantonner, l'emprisonner dans la courte durée: l'événement est explosif, « nouvelle sonnante », comme l'on disait au XVIe siècle. De sa fumée abusive, il emplit la conscience des contemporains, mais il ne dure guère, à peine voit-on sa flamme.

Les philosophes nous diraient, sans doute, que c'est vider le mot d'une grosse partie de son sens. Un événement, à la rigueur, peut se charger d'une série de significations ou d'accointances. Il porte témoignage parfois sur des mouvements très profonds, et par le jeu factice ou non des « causes » et des « effets » chers aux historiens d'hier, il s'annexe un temps très supérieur à sa propre durée. Extensible à l’infini, il se lie librement ou non, à toute une chaîne d’événement, de réalités sous-jacentes, et impossibles, semble-t-il à détacher dès lors les uns des autres. Par ce jeu d'additions, Benedetto Croce pouvait prétendre que, dans tout événement, l'histoire entière, l'homme entier s'incorporent et puis se redécouvrent à volonté. A condition, sans doute, d'ajouter à ce fragment ce qu'il ne contient pas au premier abord et donc de savoir ce qu'il est juste - ou non - de lui adjoindre. C'est ce jeu intelligent et dangereux que proposent des réflexions récentes de Jean-Paul Sartre.Alors disons plus clairement, au lieu d'événe­mentiel : le temps court, à la mesure des individus, de la vie quotidienne, de nos illusions, de nos prises rapides de conscience - le temps par excellence du chroniqueur, du journaliste. Or, remarquons-le, chro­nique ou journal donnent, à côté des grands événements, dits historiques, les médiocres accidents de la vie ordinaire: un incendie, une catastrophe ferroviaire, le prix du blé, un crime, une représentation théâtrale, une inondation. Chacun comprendra qu'il y ait, ainsi, un temps court de toutes les formes de la vie, économique, social, littéraire, institutionnel, religieux, géographique même (un coup de vent, une tempête), aussi bien que politique.

A la première appréhension, le passé est cette masse de menus faits, les uns éclatants, les autres obscurs et indéfiniment répétés, ceux même dont la micro-sociologie ou la sociométrie, dans l'actualité, font leur butin quotidien (il y a aussi une microhistoire). Mais cette masse ne constitue pas toute la réalité, toute l'épaisseur de l'histoire sur quoi peut travailler à l'aise la réflexion scientifique. La science sociale a presque horreur de l'événement. Non sans raison: le temps court est la plus capricieuse, la plus trompeuse des durées.

D'où chez certains d'entre nous, historiens, une méfiance vive à l'égard d'une histoire traditionnelle, dite événementielle, l'étiquette se confondant avec celle d'histoire politique, non sans quelque inexactitude : l'histoire politique n'est pas forcément événementielle, ni condamnée à l'être. C'est un fait cependant que sauf les tableaux factices, presque sans épaisseur temporelle, dont elle coupait ses récits (« L’Europe en 1500 », « le Monde en 1880 », « L’Allemagne à la veille de la Réforme »…), sauf les explications de longue durée dont il fallait bien l'assortir, c'est un fait que, dans son ensemble, l'histoire des cent dernières années, presque toujours politique, centrée sur le drame des « grands événements », a travaillé dans et sur le temps court. Ce fut peut-être la rançon des progrès accomplis, pendant cette même période, dans la conquête scientifique d'instruments de travail et de méthodes rigoureuses. La découverte massive du document a fait croire à l'historien que dans l'authenticité documentaire était la vérité entière. « Il suffit, écrivait hier encore Louis Halphen, de se laisser en quelque sorte porter par les documents, lus l'un après l'autre, tels qu'ils s'offrent à nous, pour voir la chaîne des faits se reconstituer presque automatiquement. » Cet idéal, « l'histoire à l'état naissant», aboutit vers la fin du XIXe siècle à une chronique d'un nouveau style, qui, dans son ambition d'exactitude, suit pas à pas l'histoire événementielle telle qu'elle se dégage de correspondances d'ambassadeurs ou de débats parlementaires. Les historiens du XVIlle siècle et du début du XIXe avaient été autrement attentifs aux perspectives de la longue durée que seuls, par la suite, de grands esprits, un Michelet, un Ranke, un Jacob Burckhardt, un Fustel surent redécouvrir. Si l'on accepte que ce dépassement du temps court a été le bien le plus précieux, parce que le plus rare, de l'historiographie des cent dernières années, on comprendra le rôle éminent de l'histoire des institutions, des religions, des civilisations, et, grâce à l'archéologie à qui il faut de vastes espaces chronologiques, le rôle d'avant-garde des études consacrées à l'antiquité classique. Hier, elles ont sauvé notre métier.

La rupture récente avec les formes traditionnelles de l'histoire du XIXe siècle n'a pas été une rupture totale avec le temps court. Elle a joué, on le sait, au bénéfice de l'histoire économique et sociale, au détriment de l'histoire politique. D'où un bouleversement et un indéniable renouveau; d'où, inévita­blement, des changements de méthode, des déplacements de centres d'intérêt avec l'entrée en scène d'une histoire quantitative qui, certainement, n'a pas dit son dernier mot.

Mais surtout, il y a eu altération du temps historique traditionnel. Une journée, une année pouvaient paraître de bonnes mesures à un historien politique, hier. Le temps était une somme de journées. Mais une courbe des prix, une progression démographique, le mouvement des salaires, les variations du taux d'intérêt, l'étude (plus rêvée que réalisée) de la production, une analyse serrée de la circulation réclament des mesures beaucoup plus larges.

Un mode nouveau de récit historique apparaît, disons le « récitatif » de la conjoncture, du cycle, voire de l'« intercycle », qui propose à notre choix une dizaine d'années, un quart de siècle et, à l'extrême limite, le demi-siècle du cycle classique de Kondratieff. Par exemple, compte non tenu des accidents brefs et de surface, les prix montent, en Europe, de 1791 à 1817; ils fléchissent de 1817 à 1852 : ce double et lent mouvement de montée et de recul représente un intercycle complet à l'heure de l'Europe et, à peu près, du monde entier. Sans doute ces périodes chronologiques n'ont-elles pas une valeur absolue. À d'autres baromètres, celui de la croissance économique et du revenu ou du produit national, François Perroux nous offrirait d'autres bornes, plus valables peut-être. Mais peu importent ces discussions en cours! L'historien dispose sûrement d'un temps nouveau, élevé à la hauteur d'une explication où l'histoire peut tenter de s'inscrire, se découpant suivant des repères inédits, selon ces courbes et leur respiration même.

C'est ainsi qu'Ernest Labrousse et ses élèves ont mis en chantier, depuis leur manifeste du dernier Congrès historique de Rome (1955), une vaste enquête d'histoire sociale, sous le signe de la quantification. Je ne crois pas trahir leur dessein en disant que cette enquête aboutira forcément à la détermination de conjonctures (voire de structures) sociales, rien ne nous assurant, à l'avance, que ce type de conjoncture aura la même vitesse ou la même lenteur que l'économique. D'ailleurs ces deux gros personnages, conjoncture économique et conjoncture sociale, ne doivent pas nous faire perdre de vue d'autres acteurs, dont la marche sera difficile à déterminer, peut-être indéterminable, faute de mesures précises. Les sciences, les techniques, les institutions politiques, les outillages mentaux, les civilisations (pour employer ce mot commode) ont également leur rythme de vie et de croissance, et la nouvelle histoire conjoncturelle sera seulement au point lorsqu'elle aura complété son orchestre.

En toute logique, ce récitatif aurait dû, par son dépassement même, conduire à la longue durée. Mais, pour mille raisons, le dépassement n'a pas été la règle et un retour au temps court s'accomplit sous nos yeux; peut-être parce qu'il semble plus nécessaire (ou plus urgent) de coudre ensemble l'histoire « cyclique » et l'histoire courte traditionnelle que d'aller de l'avant, vers l'inconnu. En termes militaires, il s'agirait là de consolider des positions acquises. Le premier grand livre d'Ernest Labrousse, en 1933, étudiait ainsi le mouvement général des prix en France au XVIIIe siècle, mouvement séculaire. En 1943, dans le plus grand livre d'histoire paru en France au cours de ces vingt-cinq dernières années, le même Ernest Labrousse cédait à ce besoin de retour à un temps moins encombrant, quand, au creux même de la dépression de 1774 à 1791, il signalait une des sources vigoureuses de la Révolution française, une de ses rampes de lancement. Encore mettait-il en cause un demi-intercycle, mesure large. Sa communication au Congrès international de Paris, en 1948, Comment naissent les révolutions? s'efforce de lier, cette fois, un pathétisme économique de courte durée (nouveau style), à un pathétisme politique (très vieux style), celui des journées révolutionnaires. Nous revoici dans le temps court, et jusqu'au cou. Bien entendu, l'opération est licite, utile, mais comme elle est symptomatique ! L'historien est volontiers metteur en scène. Comment renoncerait-il au drame du temps bref, aux meilleures ficelles d'un très vieux métier?

Au delà des cycles et intercycles, il y a ce que les économistes appellent, sans toujours l'étudier, la tendance séculaire. Mais elle n'intéresse encore que de rares économistes et leurs considérations sur les crises structurelles, n'ayant pas subi l'épreuve des vérifications historiques, se présentent comme des ébauches ou des hypothèses, à peine enfoncées dans le passé récent, jusqu'en 1929, au plus jusqu'aux années 1870. Elles offrent cependant une utile introduction à l'histoire de longue durée. Elles sont une première clef.

La seconde, bien plus utile, est le mot de structure. Bon ou mauvais, celui-ci domine les problèmes de la longue durée. Par structure, les observateurs du social entendent une organisation, une cohérence, des rapports assez fixes entre réalités et masses sociales. Pour nous, historiens, une structure est sans doute assemblage, architecture, mais plus encore une réalité que le temps use mal et véhicule très longuement. Certaines structures, à vivre longtemps, deviennent des éléments stables d'une infinité de générations: elles encombrent l'histoire, en gênent, donc en commandent, l'écoulement. D'autres sont plus promptes à s'effriter. Mais toutes sont à la fois soutiens et obstacles. Obstacles, elles se marquent comme des limites (des enveloppes, au sens mathématique) dont l'homme et ses expériences ne peuvent guère s'affranchir. Songez à la difficulté de briser certains cadres géographiques, certaines réalités biologiques, certaines limites de la productivité, voire telles ou telles contraintes spirituelles: les cadres mentaux aussi sont prisons de longue durée.

L'exemple le plus accessible semble encore celui de la contrainte géographique. L'homme est prisonnier des siècles durant, de climats, de végétations, de populations animales, de cultures, d'un équilibre lentement construit, dont il ne peut s'écarter sans risquer de remettre tout en cause, Voyez la place de la transhumance dans la vie montagnarde, la permanence de certains secteurs de vie maritime, enracinés en tels points privilégiés des articulations littorales, voyez la durable implantation des villes, la persistance des routes et des trafics, la fixité surprenante du cadre géographique des civilisations.

Mêmes permanences ou survivances dans l'immense domaine culturel. Le livre magnifique d'Ernst Robert Curtius qui a enfin paru dans une traduction française, est l'étude d'un système culturel qui prolonge, en la déformant par ses choix, la civilisation latine du Bas-Empire, accablée elle-même sous un lourd héritage : jusqu'aux XIIIe et XIVe siècles, jusqu'à la naissance des littératures nationales, la civilisation des élites intellectuelles a vécu des mêmes thèmes, des mêmes comparaisons, des mêmes lieux communs et rengaines. Dans une ligne de pensée analogue, l'étude de Lucien Febvre, Rabelais et le problème de l'incroyance au XVIe siècle, s'est attachée à préciser l'outillage mental de la pensée française à l'époque de Rabelais, cet ensemble de conceptions qui, bien avant Rabelais et longtemps après lui, a commandé les arts de vivre, de penser et de croire, et a limité durement, à l'avance, l'aventure intellectuelle des esprits les plus libres. Le thème que traite Alphonse Dupront se présente lui aussi comme une des plus neuves recherches de l'École historique française. L'idée de croisade y est considérée, en Occident, au delà du XIVe siècle, c'est-à-dire bien au delà de la « vraie » croisade, dans la continuité d'une attitude de longue durée qui, sans fin répétée, traverse les sociétés, les mondes, les psychismes les plus divers et touche d'un dernier reflet les hommes du XIXe siècle. Dans un domaine encore voisin, le livre de Pierre Francastel, Peinture et Société, signale, à partir des débuts de la Renaissance florentine, la permanence d'un espace pictural « géométrique» que rien n'altérera plus jusqu'au cubisme et à la peinture intellectuelle des débuts de notre siècle. L'histoire des sciences connaît, elle aussi, des univers construits qui sont autant d'explications imparfaites, mais à qui des siècles de durée sont accordés régulièrement. Ils ne sont rejetés qu'après avoir longuement servi. L'univers aristotélicien se maintient sans contestation, ou presque, jusqu'à Galilée, Descartes et Newton; il s'efface alors devant un univers profondément géométrisé qui, à son tour, s'effondrera, mais beaucoup plus tard, devant les révolutions einsteiniennes.

La difficulté, par un paradoxe seulement apparent, est de déceler la longue durée dans le domaine où la recherche historique vient de remporter ses succès indéniables: le domaine économique. Cycles, intercycles, crises structurelles cachent ici les régularités, les permanences de systèmes, certains ont dit de civilisations - c'est-à-dire de vieilles habitudes de penser et d'agir, de cadres résistants, durs à mourir, parfois contre toute logique.

Mais raisonnons sur un exemple, vite analysé. Voici, près de nous, dans le cadre de l'Europe, un système économique qui s'inscrit dans quelques lignes et règles générales assez nettes: il se maintient à peu près en place du XIVe au XVIIIe siècle, disons, pour plus de sécurité, jusque vers 1750. Des siècles durant, l'activité économique dépend de populations démographiquement fragiles, comme le montreront les grands reflux de 1350-1450 et, sans doute, de 1630-1730. Des siècles durant, la circulation voit le triomphe de l'eau et du navire, toute épaisseur continentale étant obstacle, infériorité. Les essors européens, sauf les exceptions qui confirment la règle (foires de Champagne déjà sur leur déclin au début de la période, ou foires de Leipzig au XVIIIe siècle), tous ces essors se situent au long des franges littorales. Autres carac­téristiques de ce système: la primauté des marchands; le rôle éminent des métaux précieux, or, argent et même cuivre, dont les heurts incessants ne seront amortis, et encore, que par le développement décisif du crédit, avec la fin du XVIe siècle; les morsures répétées des crises agricoles saisonnières; la fragilité, dirons-nous, du plancher même de la vie économique; le rôle enfin, disproportionné à première vue, d'un ou deux grands trafics extérieurs: le commerce du Levant du XIIe au XVIe siècle, le commerce colonial au XVlIle.

J'ai défini ainsi, ou plutôt évoqué à mon tour après quelques autres, les traits majeurs, pour l'Europe occidentale, du capitalisme marchand, étape de longue durée. Malgré tous les changements évidents qui les traversent, ces quatre ou cinq siècles de vie économique ont eu une certaine cohérence, jusqu'au bouleversement du XVIIIe siècle et de la révolution industrielle dont nous ne sommes pas encore sortis. Des traits leur sont communs et demeurent immuables tandis qu'autour d'eux, parmi d'autres continuités, mille ruptures et bouleversements renouvelaient le visage du monde.

Entre les temps différents de l'histoire, la longue durée se présente ainsi comme un personnage encom­brant, compliqué, souvent inédit. L'admettre au cœur de notre métier ne sera pas un simple jeu, l'habituel élargissement d'études et de curiosités. Il ne s'agira pas, non plus, d'un choix dont il serait le seul bénéficiaire. Pour l'historien, l'accepter c'est se prêter à un changement de style, d'attitude, à un renversement de pensée, à une nouvelle conception du social. C'est se familiariser avec un temps ralenti, parfois presque à la limite du mouvant. A cet étage, non pas à un autre - j'y reviendrai - il est licite de se déprendre du temps exigeant de l'histoire, en sortir, puis y revenir, mais avec d'autres yeux, chargés d'autres inquiétudes, d'autres questions. En tout cas, c'est par rapport à ces nappes d'histoire lente que la totalité de l'histoire peut se repenser, comme à partir d'une infrastructure. Tous les étages, tous les milliers d'étages, tous les milliers d'éclatements du temps de l'histoire se comprennent à partir de cette profondeur, de cette semi-immobilité; tout gravite autour d'elle. (…)

Qu'on se place en 1558 ou en l'an de grâce 1958, il s'agit, pour qui veut saisir le monde, de définir une hiérarchie de forces, de courants, de mouvements particuliers, puis de ressaisir une constellation d'ensemble. À chaque instant de cette recherche, il faudra distinguer entre mouvements longs et poussées brèves, celles-ci prises dès leurs sources immédiates, ceux-là dans la lancée d'un temps lointain. Le monde de 1558, si maussade à l'heure française, n'est pas né au seuil de cette année sans charme. Et pas davantage, toujours à l'heure française, notre difficile année 1958. Chaque « actualité » rassemble des mouvements d'origine, de rythme différents : le temps d 'aujourd'hui date à la fois d'hier, d'avant-hier, de jadis. (…)

Ces vérités sont certes banales. Cependant, les sciences sociales ne sont guère tentées par la recherche du temps perdu. Non que l'on puisse dresser contre elles un réquisitoire ferme et les déclarer coupables, toujours, de ne pas accepter l'histoire ou la durée comme dimensions nécessaires de leurs études. Elles nous font même, en apparence, bon accueil; l'examen « diachronique » qui réintroduit l'histoire n'est jamais absent de leurs préoccupations théoriques.

Pourtant ces acquiescements écartés, il faut bien convenir que les sciences sociales, par goût, par instinct profond, peut-être par formation, tendent à échapper toujours à l'explication historique; elles lui échappent par deux démarches quasi opposées: l'une « événementialise », ou si l'on veut « actua­lise» à l'excès les études sociales, grâce à une sociologie empirique, dédaigneuse de toute histoire, limitée aux données du temps, court, de l'enquête sur le vif; l'autre dépasse purement et simplement le temps en imaginant au terme d'une « science de la communication » une formulation mathématique de struc­tures quasi intemporelles. Cette dernière démarche, la plus neuve de toutes, est évidemment la seule qui puisse nous intéresser profondément. Mais l'évé­nementiel a encore assez de partisans pour que les deux aspects de la question vaillent d'être examinés tour à tour.

Nous avons dit notre méfiance à l'égard d'une histoire purement événementielle. Soyons juste: s'il y a péché événementialiste, l'histoire, accusée de choix, n'est pas la seule coupable. Toutes les sciences sociales participent à l'erreur. Économistes, démographes, géographes sont partagés entre hier et aujourd'hui (mais mal partagés); il leur faudrait pour être sages maintenir la balance égale, ce qui est facile et obliga­toire pour le démographe; ce qui va presque de soi pour les géographes (particulièrement les nôtres nourris de la tradition vidalienne); ce qui n'arrive que rarement, par contre, pour les économistes, prisonniers de l'actualité la plus courte, entre une limite arrière qui ne va guère en deçà de 1945 et un aujourd'hui que les plans et prévisions prolongent dans l'avenir immédiat de quelques mois, au plus de quelques années. Je soutiens que toute la pensée économique est coincée par cette restriction temporelle. Aux historiens, disent les économistes, d'aller en deçà de 1945 à la recherche des économies anciennes; mais, ce faisant, ils se privent d'un merveilleux champ d'observation, qu'ils ont abandonné d'eux-mêmes, sans en nier pour autant la valeur. L'économiste a pris l'habitude de courir au service de l'actuel, au service des gouvernements.

La position des ethnographes et ethnologues n'est pas aussi nette, ni aussi alarmante. Quelques-uns d'entre eux ont bien souligné l'impossibilité (mais à l'impossible, tout intellectuel est tenu) et l'inutilité de l'histoire à l'intérieur de leur métier. Ce refus autoritaire de l'histoire n'aura guère servi Malinowski et ses disciples. En fait, comment l'anthropologie se désintéresserait-elle de l'histoire? Elle est la même aventure de l'esprit, comme aime à le dire Claude Lévi-Strauss. (…)

Concluons d'un mot: Lucien Febvre, durant les dix dernières années de sa vie, aura répété: « histoire science du passé, science du présent ». L'histoire, dialectique de la durée, n'est-elle pas à sa façon explication du social dans toute sa réalité? et donc de l'actuel? Sa leçon valant en ce domaine comme une mise en garde contre l'événement: ne pas penser dans le seul temps court, ne pas croire que les seuls acteurs qui font du bruit soient les plus authentiques; il en est d'autres et silencieux - mais qui ne le savait déjà?

Fin de l'extrait.

[1] BRAUDEL (F.), Ecrits sur l'histoire, Paris, Flammarion, 1985, p. 13.
[2] Id., p. 81, de même pour la citation précédente.
[3] Id., p. 172, de même pour la citation précédente.
[4] Id., p. 81.
[5] Id., p. 82.
[6] Id., p. 292.


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