2011년 5월 24일 화요일

[자료] Braudel et Schumpeter : deux manières de voir le capitalisme ?

자료: http://riifr.univ-littoral.fr/wp-content/uploads/2007/04/doc85.pdf
다른 출처: http://ideas.repec.org/p/rii/riidoc/85.html
지은이: Fabrice DANNEQUIN, septembre 2004
Laboratoire Redéploiement Industriel et Innovation, Université du Littoral Côte d’Opale,

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INTRODUCTION

Loin de se contenter des limites de leur discipline respective, l'histoire et l'économie, Fernand Braudel (1902 – 1985) et Joseph Schumpeter (1883 – 1950) se sont efforcés d'ouvrir les frontières vers d'autres sciences sociales. Leur objet, la longue durée, le changement sociétal, le capitalisme, le développement dans un langage plus actuel, ne pouvaient en effet s'appréhender de façon pertinente avec les canons de leur époque. Bref, l'histoire événementielle et "la" théorie néoclassique ne suffisent pas. Ils se rejoindront également pour ne pas prendre une voie marxisante, sans pour autant rejeter en bloc les travaux de l'auteur du Capital. Pour autant, il ne s'agit pas d'assimiler la pensée de l'un à celle de l'autre. Ainsi, si Schumpeter s'inspire souvent de Max Weber, Braudel le voue aux gémonies. De plus, l'historien ne se prive pas de remettre en cause le rôle central joué par l'entrepreneur chez Schumpeter. "Je ne crois pas que Josef Schumpeter ait raison de faire de l'entrepreneur le deus ex machina. Je crois obstinément que c'est le mouvement d'ensemble qui est déterminant et que tout capitalisme est à la mesure, en premier lieu, des économies qui lui sont sous-jacentes." (Braudel, 1985, p 67).

Dès lors, on pourrait conclure à une explication d'obédience holiste chez l'historien quand l'économiste pencherait vers une sorte forme d'individualisme méthodologique et à une incompatibilité entre les deux approches. Cependant à être trop laconique, on risque de passer à côté de convergences qui apparaissent au sein des deux travaux. Convergences qui transparaissent par l'intérêt des deux auteurs pour la longue période, le politique, le social et l'histoire. Schumpeter mobilisera sans doute de plus en plus cette dernière quand Braudel n'hésitera pas à lire de nombreux économistes (Schumpeter3 bien sur, mais également Kuznets, Perroux et Galbraith entre autres...).

Ce papier vise à interroger les convergences et divergences des deux analyses du capitalisme. Le point de départ consistera à évoquer une définition du capitalisme selon Schumpeter et Braudel et ses caractéristiques. Si le capitalisme s'appréhende comme une totalité économique chez l'Autrichien, il ne constitue qu'une partie de “l'économique”[n4] pour l'historien. Ainsi, le marché et le capitalisme sont encastrés, imbriqués chez Schumpeter alors que Braudel évoque une tripartition, une division en 3 étages impliquant 3 logiques d'échanges. Néanmoins, la société "réelle" ne peut être nommée capitaliste chez aucun des deux auteurs. L'histoire et notamment la question de la genèse du capitalisme constitueront la trame de la seconde partie ; seront également évoqués les moteurs qui l'animent ainsi que son "avenir".
[n4] Chez Braudel, l'économie qualifie en général l'étage du marché et du capitalisme (respectivement deuxième et troisième étage).

L'“ESSENCE” DU CAPITALISME

Le capitalisme selon Schumpeter5 : une vision "institutionnelle"6
"A society is called capitalist if it entrusts its economic process to the guidance of the private businessman. This may be said to imply, first, private ownership of non personal means of production, such as land, mines, industrial plant and equipment ; and, second, production for private account, i. e., production by private initiative for private profit. But, third, the institution of bank credit is so essential to the functioning of the capitalist system, that, though not strictly implied in the definition, it should be added to the other two criteria" (Schumpeter, 1946, p 189).7 Schumpeter avance ainsi une définition institutionnelle du capitalisme. Institutions qui dépassent le champ de la loi, de l'Etat. "By "institutions" we mean in this course all the patterns of behavior into which individuals must fit under penalty of encountering organized resistance, and not only legal institutions (such as property or the contract) and the agencies for their production or enforcement" (Schumpeter, 1949, p 438).[n8]

Notons un grand absent : le marché. Mais, si le terme s'éclipse9, ce n'est que de façon explicite. Implicitement, Schumpeter lie le "marché " et le "capitalisme" (Lakomski-Laguerre, 2002). "La société mercantile est définie par un système institutionnel dont il suffit de mentionner deux éléments : la propriété privée des moyens de production et la régulation du processus productif par le contrat (ou la gestion ou l'initiative) privée /.../ [La société capitaliste], cas particulier de la société mercantile, est caractérisée par le phénomène additionnel de la création du crédit - de la pratique, à laquelle se rattachent tant de traits distinctifs de la vie économique moderne, consistant à financer les initiatives au moyen du crédit bancaire, c'est-à-dire avec de la monnaie (billets ou dépôts) fabriquée ad hoc. /.../ cependant, la société mercantile, en tant qu'alternative au socialisme, se manifeste toujours en pratique sous la forme spécifique du capitalisme" (Schumpeter, 1947, pp 223-224).

Néanmoins, ce portrait s'avère trop "statique". "En fait, l'économie capitaliste n'est pas et ne saurait être stationnaire. Et elle ne se développe pas simplement à une allure régulière. Elle est, au contraire, constamment révolutionnée de l'intérieur par des initiatives nouvelles, c'est-à-dire par l'intrusion dans la structure productive, telle qu'elle existe à un moment donné, de nouvelles marchandises ou de nouvelles méthodes de production ou de nouvelles possibilités commerciales. Toutes les structures existantes et toutes les conditions de vie des affaires sont soumises à un processus de transformation continue. Toute situation est bouleversée avant qu'elle ait eu le temps de se réaliser complètement. Dans la société capitaliste, progrès économique est synonyme de bouleversement" (Schumpeter, 1947, p 53).

La destruction créatrice constitue le processus normal du capitalisme. Le déclin et l'essor de nouvelles firmes sous la pression de la concurrence, le désir de création caractérisent l'évolution. Le déséquilibre, l'instabilité sont inhérents à la société capitaliste. L'entrepreneur ou plutôt les troupes d'entrepreneurs constituent la force, le moteur du changement économique. Ces derniers affrontent des résistances voire des oppositions aux changements, à la nouveauté. Schumpeter écrit ainsi que "the great majority of changes in commodities consumed has been forced by producers on consumers who, more often that not, have resisted the change and have had to be educated up by elaborate psychotechnics of advertising" (Schumpeter, 1939, tome I, 73). Plus tard, Galbraith poursuivra cette voie dans la théorie de la filière inversée.

Ainsi, l'individu ou plutôt certains individus, l'initiative individuelle joue un rôle considérable dans le changement sociétal. Il serait néanmoins hâtif d'abonder vers une totale liberté d'action. Cet élément constitue, un point de clivage important entre les deux auteurs.

Braudel et le capitalisme : le sommet de la vie économique
L'édifice de la société selon Braudel se compose de 3 étages : la “vie matérielle” ; “la vie économique” correspondant au marché et le “capitalisme”[n10]
(1) Le "rez-de-chaussée" (Braudel, III, 1979, p 546) se caractérise par l'autoconsommation, le hors marché, l'économie de la maison. 
(2) Le monde économique ne semble véritablement débuter qu'au deuxième étage ; en effet “L'économie commence au seuil de la valeur d'échange.” (Braudel, II, 1979, p 7).
[n10] Insistons : le capitalisme n'est donc en aucun cas synonyme d'économie de marché. Alors que selon Schumpeter, le capitalisme constitue une forme de société mercantile.
  • Au deuxième étage, le marché[n11] relie l'univers de la production et de la consommation à travers boutiques[n12], colporteurs etc. 
  • Il constitue ainsi un ensemble d'institutions, même si Braudel ne l'évoque pas en ces termes, puisqu'il est encadré, surveillé. 
  • Finalement, “L'économie, au sens où nous voudrions utiliser le mot, c'est le monde de la transparence et de la régularité où chacun peut savoir à l'avance, instruit par l'expérience commune, comment se dérouleront les processus de l'échange.” (Braudel, II, 1979, p 543). Enfin, 
(3) “Au-dessus des marchés, des boutiques, du colportage se situe, aux mains d'acteurs brillants, une puissante superstructure des échanges. C'est l'étage des rouages majeurs, de la grande économie, forcément du capitalisme[n13] [n14] qui n'existerait pas sans elle{= superstructure}.” (Braudel, II, 1979, p 77). 
  • Ici règnent les grands marchands, les acteurs qui peuvent choisir, qui peuvent changer d'activité au gré des opportunités de profit. Des acteurs qui trichent, contournent les règles, les normes. 
“la zone par excellence de l'économie de marché multiplie les liaisons à l'horizontale entre les divers marchés ; un certain automatisme y lie d'ordinaire offre, demande et prix. Enfin, à côté ou mieux au-dessus de cette nappe, la zone du contre-marché est le règne de la débrouille et du droit du plus fort. C'est là que se situe par excellence le domaine du capitalisme – hier comme aujourd'hui, avant comme après la Révolution industrielle.” (Braudel, II, 1979, pp 264-265). 
  • Le capitalisme, à l'encontre de toute transparence, allonge la chaîne entre le producteur et le consommateur. “Plus ces chaînes s'allongent, plus elles échappent aux règles et aux contrôles habituels, plus le processus capitaliste émerge clairement.” (Braudel, 1985, p 58). Le commerce “international” en constitue l'activité fondamentale, vecteur de “surprofit“. 
“La supériorité incontestable /.../ du commerce au long cours, c'est la concentration qu'il autorise et qui fait de lui un moteur sans égal pour la reproduction et l'augmentation rapide du capital.” (Braudel, II, 1979, p 481)[n15].
[n11] Braudel reste prudent et “n'universalise” pas “le” marché : “le mot [marché], en soi, est très équivoque. 
(1) D'une part, on l'applique, dans son sens très élargi, à toutes les formes de l'échange pour peu qu'elles dépassent l'autosuffisance, à tous les rouages élémentaires et supérieurs que nous venons de décrire, à toutes les catégories qui concernent les surfaces marchandes (marché urbain, marché national), ou à tel ou tel produit (marchés du sucre, des métaux précieux, des épices). Le mot est alors l'équivalent d'échange, de circulation, de distribution
(2) D'autre part, le mot marché désigne souvent une forme assez large de l'échange, dite aussi l'économie de marché, c'est-à-dire un système
(3) La difficulté, c'est : 
  • que le complexe du marché ne se comprend que replacé dans l'ensemble d'une vie économique et non moins d'une vie sociale qui changent avec les années
  • que ce complexe ne cesse d'évoluer lui-même et de se transformer, donc de ne pas avoir, d'un instant à l'autre, la même signification ou la même portée." (Braudel, II, 1979, pp 256-257).
[n13] Ce dernier renvoie aux termes de "capital, réalité tangible, masse de moyens aisément identifiables, sans fin à l'oeuvre" et de "capitaliste, l'homme qui préside ou essaie de présider à l'insertion du capital dans l'incessant processus de production à quoi les sociétés sont toutes condamnées ; le capitalisme, c'est, en gros (mais en gros seulement), la façon dont est conduit, pour des fins peu altruistes d'ordinaire, ce jeu constant d'insertion." (Braudel, 1985, p 52).[n14] Braudel évoque également un "microcapitalisme". Ainsi au XIIIe, "On ne saurait dire, vu mille incertitudes, si le régime mêlé des marchands et des artisans en boutique (chaussiers, épiciers, merciers, drapiers, tapissiers, bourreliers...) porte déjà en son sommet un micro-capitalisme, mais c'est vraisemblable." (Braudel, II, 1979, p 371). Le marché privé tend alors "à éliminer la concurrence, à promouvoir à la base un microcapitalisme qui, en substance, suit les mêmes voies que le capitalisme des activités supérieures de l'échange." (Braudel, II, p 489).
Néanmoins, loin de recourir à une vision téléologique d'obédience marxisante ou libérale, Braudel convoque des facteurs politiques et économiques
“Passer du marché régional au marché national[n16], en cousant ensemble des économies d'assez court rayon, quasi autonomes et souvent fortement individualisées, n'a donc rien eu de spontané. Le marché a été une cohérence imposée à la fois par la volonté politique, pas toujours efficace en la matière, et par les tensions capitalistes du commerce, notamment du commerce extérieur et à longue distance. Un certain épanouissement des échanges extérieurs a précédé, d'ordinaire, l'unification laborieuse du marché national. Voilà qui nous incite à penser que les marchés nationaux devraient, par priorité, se développer au centre ou à proximité du centre d'une économie-monde, dans les mailles mêmes du capitalisme.” (Braudel, III, 1979, pp 235 et 237).
Ainsi l'économique, quelle que soit d'ailleurs l'époque à laquelle on s'intéresse, est structuré par ces trois étages. Mais l'importance de ces trois étages varie : 
“je ne prétends pas, au contraire, que cette économie de marché, proche de la concurrence, recouvre toute l'économie. Elle n'y parvient pas plus aujourd'hui qu'hier bien que dans des proportions et pour des raisons tout à fait différentes. Le caractère partiel de l'économie de marché peut tenir, en effet, soit à l'importance du secteur d'autosuffisance, soit à l'autorité de l'Etat qui soustrait une partie de la production à la circulation marchande, soit tout autant, ou plus encore, au simple poids de l'argent qui peut, de mille façons, intervenir artificiellement dans la formation des prix. L'économie de marché peut donc être sapée par le bas ou par le haut, dans des économies attardées ou très avancées.” (Braudel, II, p 262).
Cependant, les deux derniers siècles ont vu l'extension de l'importance de l'étage capitaliste.

Nous reviendrons sur cet aspect dans l'évocation de l'histoire du capitalisme. Auparavant intéressons nous à deux institutions importantes : la monnaie et la concurrence.

Concurrence, monnaie et capitalisme
Schumpeter et Braudel divergent quant à l'acception{=signification} retenue du capitalisme.
  • Le premier le caractérise par le mouvement, impulsé par des individus qui introduisent du nouveau au sein de la société, 
  • le second en fait l'étage d'une certaine liberté, d'un contre-marché où la concurrence ne constitue pas la norme. 
“le principal privilège du capitalisme, aujourd'hui comme hier, reste la liberté de choisir – un privilège qui tient, tout à la fois, à sa position sociale dominante, au poids de ses capitaux, à ses capacités d'emprunt, à son réseau d'information, et non moins à ces liens qui, entre les membres d'une minorité puissante, si divisée qu'elle soit par le jeu de la concurrence, créent une série de règles et de complicités /.../ il laisse aujourd'hui, hors de ses prises, d'importants volumes d'activité, il les abandonne à une économie de marché qui tourne d'elle-même, à l'initiative des petites entreprises, à l'acharnement artisanal et ouvrier, à la débrouille des petites gens.” (Braudel, III, 1979, pp 539 et 540).
Le capitalisme ne rime pas avec concurrence, cette dernière est l'apanage de l'étage précédent. 
“[les capitalistes] ont la supériorité de l'information, de l'intelligence, de la culture. Et ils saisissent autour d'eux ce qui est bon à prendre – la terre, les immeubles, les rentes... Qu'ils aient à leur disposition des monopoles ou simplement la puissance nécessaire pour effacer neuf fois sur dix la concurrence, qui en douterait ?” (Braudel, 1985, p 61). 
Les autres étages de la société peuvent également contribuer à une réduction de la concurrence et à un développement des tendances monopolistiques. 
“Je ne prétends pas, au contraire, que cette économie de marché, proche de la concurrence, recouvre toute l'économie. Elle n'y parvient pas plus aujourd'hui qu'hier bien que dans des proportions et pour des raisons tout à fait différentes. Le caractère partiel de l'économie de marché peut tenir, en effet, soit à l'importance du secteur d'autosuffisance, soit à l'autorité de l'Etat qui soustrait une partie de la production à la circulation marchande, soit tout autant, ou plus encore, au simple poids de l'argent qui peut, de mille façons, intervenir artificiellement dans la formation des prix. L'économie de marché peut donc être sapée par le bas ou par le haut, dans des économies attardées ou très avancées.” (Braudel, II, 1979, p 262).
Schumpeter relie également le capitalisme et le monopole17. Mais ce dernier ne signifie pas une suppression de la concurrence puisqu’il ne peut être que temporaire. Le monopole constitue d'ailleurs un élément essentiel à l'innovation et donc au progrès économique ; sans lui point d'innovation. "Investir à long terme quand les conditions se modifient rapidement (et notamment, quand elles changent ou peuvent changer à tout moment sous le choc de techniques ou produits nouveaux) constitue un exercice à peu près aussi hasardeux que celui consistant à tirer sur une cible, non seulement indistincte, mais encore mobile – et, qui plus est, se déplaçant par saccades" (Schumpeter, 1947, p 122). Et plus loin...
"dans la mesure où l'on considère exclusivement leur influence à long terme sur la production totale, des procédés tels que la prise sous contrôle financier d'entreprises concurrentes, inexpugnables par tout autre moyen, ou l'obtention de privilège constituant aux yeux du public, une arme déloyale (tarifs ferroviaires de faveur) apparaissent sous un jour tout différent : la mise en oeuvre de tels procédés peut être éventuellement nécessaire pour écarter les obstacles que l'institution de la propriété privée dresse sur la voie du progrès" (Schumpeter, 1947, p 124).
Les travaux de Schumpeter contiennent ainsi une défense du brevet18 et d'autres pratiques limitant la concurrence temporairement dans le but de susciter l'innovation. On s'éloigne d'une apologie de la concurrence de petites unités : Schumpeter constate du reste l'efficacité d'un capitalisme structuré par la grande firme19. "Nous sommes obligés de reconnaître que l'entreprise géante est finalement devenue le moteur le plus puissant de ce progrès et, en particulier, de l'expansion à long terme de la production totale ; or, ces résultats ont été acquis, nous ne dirons pas seulement malgré, mais, dans une mesure considérable, par cette stratégie dont l'aspect est malthusien quand on l'observe dans un cas spécifique et à un moment donné" (Schumpeter, 1947, p 147). Vecteur de cette efficacité, la prégnance des "monopoles" permet une baisse des coûts et des salaires plus importants20. "Also it is clear that the potentialities of mass production can be fully realized only by concerns that are beyond the size compatible with perfect competition. Finally, the wages paid in the largest concerns are, more often than not, higher than the wages paid elsewhere for comparable work" (Schumpeter, 1946, p 200, nous soulignons).

Cependant, Schumpeter ne conclut pas à la fin de la concurrence au sein du capitalisme, puisque les firmes sont toujours sous la menace potentielle de "nouveaux entrants". Cette menace virtuelle s'écarte du monde paisible de la concurrence parfaite où chacun, à l'équilibre, se trouve satisfait. La dynamique du capitalisme chez Schumpeter conduit à une importance croissante de la grande firme, de l'organisation. Pour survivre, les acteurs du capitalisme doivent impulser des changements qu'ils trouveront dans les étages inférieurs chez l'historien, ou bien en changeant d'activité. Chez Schumpeter, la taille et les modifications institutionnelles qui l'accompagnent nuisent à toute évolution. Chez Braudel, le capitalisme s'oppose aux étages inférieurs de la société par sa puissance, sa taille. Les grandes structures existent depuis longtemps. "L'organisation, comme l'on dit aujourd'hui, continue à tourner le marché. Mais on a tort de considérer que c'est là un fait vraiment nouveau." (Braudel, 1985, p 115).

Odile Lakomski-Laguerre (2002) évoque les travaux peu connus de Schumpeter sur la monnaie (sans doute du fait d'un obstacle linguistique). La théorie monétaire de Schumpeter repose ainsi sur le concept de "comptabilité sociale". "Cette notion signifie que la monnaie est identifiée à un mécanisme d'enregistrement et de compensation des dettes et des créances, formées à l'occasion des opérations d'échanges. Dès lors, elle n'est ni une marchandise, ni un pur signe, mais un mode d'organisation des rapports économiques qui relève à la fois des actions individuelles et de la totalité sociale. Autrement dit, la monnaie est une institution indispensable à la représentation de l'économie." (Lakomski-Laguerre, 2002, p 22).

Braudel de son côté souligne fréquemment le rôle de la monnaie comme vecteur d'échange mais se penche également sur la compensation. Les foires, qui appartiennent au monde du capitalisme, ne sont pas uniquement fondées sur l'échange marchand. "En effet, une confrontation de dettes qui, se détruisant les unes les autres, fondent comme neige au soleil : ce sont les merveilles du scontro, de la compensation." (Braudel, II, 1979, p 87). Ce qui reste des dettes est souvent payé par une "promesse de paiement sur une place (lettre de change), soit par report du paiement à la foire suivante." Bref, il y a création de crédits21.

Finalement, chez les deux auteurs, le capitalisme existe depuis longtemps. "All these institutions and practices, including speculation, were well developped, at least in a number of business centres, by the middle of the 16th century, but none of them were then entirely new." (Schumpeter, 1946, p 190). Cependant aucun des deux auteurs ne conclue à une hégémonie complète du capitalisme : ni Schumpeter ni Braudel ne considère que le capitalisme épuise la réalité sociétale (politique, économique, sociologique). Schumpeter élabore un idéaltype ne pouvant appréhender toute la réalité. Dans les deux approches, la monnaie-crédit apparaît comme l'institution essentielle qui permet le développement des échanges (Braudel) et le financement de la nouveauté (Schumpeter). Par contre, la concurrence se limite à une portion de la société pour l'historien quand elle concerne, selon l'économiste, toute la vie économique. Leur point commun réside dans le rejet d'une concurrence simpliste où de petites entreprises s'affrontent tout en respectant les "règles du jeu". Le capitalisme se fonde sur le rejet de la routine qui inclue parfois les normes en vigueur.

Reste donc à s'interroger sur la pérennité du capitalisme, mais auparavant, évoquons sa genèse et son "histoire"...

L'HISTOIRE DU CAPITALISME


De l'origine à la prégnance du capitalisme
Le capitalisme n'est pas survenu en un jour, ni en sept d'ailleurs. Son extension, son expansion ont pris du temps. Selon Braudel, "Le capitalisme ne sera pleinement en place que lorsque le capital accumulé sera utilisé au maximum, le 100 % n'étant jamais atteint évidemment." (II, 1979, p 454).

Schumpeter (1946) évoque divers états historiques comme le résume le tableau ci-dessous.

(...)

Schumpeter voit dans le "capitalisme intact" la forme la plus "pure" de ce type société, un quasi aboutissement qui marque son apogée : "A society in which class structure, beliefs, values, attitudes, and policy are perfectly adjusted to each other or, to put it differently, are all consistent with each other, we shall call an intact society". (Schumpeter, 1948, p 429). Le champ politique aussi bien que social, la civilisation, sont cohérents, sont en phase. La politique économique n'entrave pas l'initiative privée, le budget est équilibré, et le système fiscal est quasiment neutre sur la répartition du revenu et sur le commerce (Schumpeter, 1946, p 193). Le pouvoir politique n'est pas aux mains des bourgeois, mais les gouvernants ont adopté leur point de vue (Schumpeter, 1946, p 193). Ce cas fort rare, selon Schumpeter, existe lorsque les groupes d'affaires et les politiques sont réunis par des liens familiaux. "For a time, the United States offers one of the few instances of almost perfect parallelism between economic and institutional developments, safeguarded in part by the facts that the business groups and political were practically identical and that both pivoted on a relatively small circle of closely connected families that wasn't however, always, ready to admit rising outsiders at least whenever these were of a similar type." (Schumpeter, 1949, p 443).

Néanmoins, il ne faut pas voir les différents capitalismes comme une succession de sociétés l'une balayant l'autre. Entre des modèles "purs" s'intercalent des "états transitionnelles"22 (Schumpeter, 1948, p 430). La structure de classe et le système de valeurs/croyances ne correspondent plus. Les problèmes de ces états sont d'ailleurs spécifiques. La société tend vers le blocage. Ainsi, en 1948, "we still rely in the United States upon the motive and mechanisms of private-property economy. But we tax it in a way that will not allow it to function properly. We still retain the principle that wages are fixed by private contract, which means that they should vary according to the business conditions that prevail. But we do not allow them to do so" (Schumpeter, 1948, p 437).

Les "modèles" proposés par Schumpeter, ne sont au final que des idéaux-types qui n'existent pas dans la réalité. "It is the essence of the social process. A purely capitalist society – consisting of nothing but entrepreneurs, capitalists, and proletarian workmen would work in ways completely different from those we observe historically, if indeed it could exist at all" (Schumpeter, 1943, p 177, l'auteur souligne). Ces constructions intellectuelles ne constituent que des outils pour aider le chercheur. Aucune société historique ne peut atteindre les formes décrites par Schumpeter et sans doute pas la forme la plus "pure" du capitalisme à savoir le "capitalisme intact" ; elles peuvent néanmoins s'en approcher. "every society contains, at any given time, elements that are the products of different social systems" (Schumpeter, 1943, p 176).

Loin d'une révolution, les transformations sont finalement assez lentes. "Surveying the course of economic history, we find no sharp break anywhere, but only slow and continuous transformation" (Schumpeter, 1946, p 189). En effet, le monde capitaliste n'a pas surgi ex nihilo remplaçant de but en blanc le monde médiéval en un laps de temps très court. La firme capitaliste, les institutions et pratiques fondamentales du capitalisme comme le crédit, le commerce, existaient déjà dans le monde antique23 (Schumpeter, 1946, p 189). L'essor du capitalisme se développa à l'intérieur du monde médiéval, dans des îlots, des poches. Les obstacles sont multiples. Ainsi les corporations limitent les innovations et la production et se déploient dans un cadre réglementaire imposant (Schumpeter, 1954, I, p 254). Néanmoins, l'initiative reste possible malgré le fait que les individus vecteurs de changement soient "eux-mêmes produits d'un monde où l'organisation et l'action "en corps" étaient choses consacrées, et ils n'avaient rien à objecter aux codes "éthiques" et religieux qui leur imposaient une conduite normalisée, jusque dans leurs réunions de prières" (Schumpeter, 1954, I, p 215).

Reste à savoir à quelle date, même approximative, on peut associer le début du capitalisme. Braudel et Schumpeter ne proposent pas un moment précis et définitif qui résoudrait la question de la genèse du capitalisme. Aujourd'hui encore, “c'est un problème insoluble comme le souligne John Day, par manque de documents ou, plus sûrement, par manque de cause première.” (cité in Jorda, 2002, p 19).

En 1939, Schumpeter propose de lier la genèse du capitalisme à la création de crédit : "in the same sense as the discovery of arms in some prehistoric deposit gives the practical certainty of the presence of the practice of fighting" (Schumpeter, 1939, I, p 224). Il écrit ainsi dans le tome 1 de l'Histoire de l'analyse économique : "A cause de l'importance du montant financier de la production et du commerce capitalistes, l'évolution du droit et l'emploi des billets négociables et des dépôts "créés" offrent peut-être la meilleure indication que nous ayons pour dater l'essor du capitalisme. Autour de la Méditerranée, les uns et les autres apparurent au cours du XIVè siècle, quoique leur négociabilité ne se soit pas affirmée avant le XVIè" (note 1, p121).

Fernand Braudel ne diverge pas beaucoup sur cette "date" : 
“avancer que l'économie-monde, bâtie au 16e siècle sur l'Europe, n'est pas la première qui s'appuie sur l'étroit et prodigieux continent, c'est poser ipso facto l'affirmation que le capitalisme n'a pas attendu le 16e siècle pour faire sa première apparition. Je suis d'accord ainsi avec le Marx qui a écrit (pour s'en repentir ensuite) que le capitalisme européen (il dit même la production capitaliste) a commencé dans l'Italie du XIIIè siècle.” (Braudel, III, 1979, p 44). 
Il rejoint à nouveau Schumpeter au sujet d'une certaine "lenteur" de l'évolution sociale : 
“Je ne crois pas, en général, aux mutations sociales rapides, en coups de théâtre. Même les révolutions ne sont pas des coupures totales. Quant à la promotion sociale, elle s'active avec les essors économiques, jamais cependant la bourgeoisie ne sort de sa condition en rangs très serrés puisque la proportion des privilégiés reste limitée par rapport à l'ensemble de la population. Et, par conjoncture maussade, la classe supérieure se barricade ; bien adroit alors qui en forcerait les portes.” (Braudel, III, 1979, p 48).
Quant à la nouveauté elle s'avère aussi, pour Braudel, bien relative... "Songeant à elles [les villes marchandes du Moyen Age], Paul Grousset va jusqu'à dire : "Le capitalisme contemporain n'a rien inventé." "On ne peut rien trouver, renchérit Armando Sapori, même aujourd'hui, y compris l'income tax, qui n'ait eu son précédent dans la génialité d'une république italienne." Et c'est vrai, lettres de change, crédit, frappes monétaires, banques, ventes à terme, finances publiques, emprunts, capitalisme, colonialisme et non moins troubles sociaux, sophistication de la force de travail, lutte des classes, cruautés sociales, atrocités politiques, tout est déjà là à pied d'oeuvre." (Braudel, III, 1979, p 73).

La divergence surgit de l'aspect fondamental d'une opposition méthodologique : pour caricaturer : holisme/structuralisme versus individualisme méthodologique. Ainsi les villes-Etats constituent les premiers coeurs, les premiers centres qui dominent les économies-monde. Finalement, ce sont les mouvements d'ensemble qui entraînent le "développement" puis le "déclin" se matérialisant par un déplacement du centre de gravité de l'économie mondiale. Mais encore faut-il comprendre que le capitalisme s'avère porté par l'économie de marché et donc que son rôle "comme promoteur du monde moderne" est exagéré"24 (Braudel, 1985, p 70). Si la copie, l'imitation des leaders s'avère fondamentale pour l'évolution chez Schumpeter, on retrouve cet élément chez Braudel. Les villes-centres se copient en effet les unes les autres ; comme les Anglais copieront plus tard les Italiens25. L'expérience s'ajoute à l'imitation. En effet, un des vecteurs de développement capitaliste repose sur une tendance à l'"industrialisation endémique" de l'Europe depuis le XIè siècle (Braudel, III, 1979, p 480). La Révolution anglaise de la fin du XVIIIè a été précédée par d'autres poussées dans l'industrialisation ou la technique : au XIè avec l'expansion des moulins ; au XVè une expansion minière en Allemagne, etc. (Braudel, III, 1979, pp 473 et 475). Sans oublier, que la vapeur était connue à Alexandrie entre 100 et 50 avant Jésus-Christ. "Si brillant qu'il soit intellectuellement, le long chapitre alexandrin se clôt, un beau jour, sans que ses inventions – dont la particularité était pourtant d'être tournée vers l'application technique : Alexandrie a même fondé une école d'ingénieurs au IIIè siècle – se soient traduites par une révolution quelconque de la production industrielle." (Braudel, III, 1979, p 470).

Braudel serait aussi sans doute agacé par la prédominance du capitalisme industriel des économistes notamment. 
“Alors peut-on parler d'un capitalisme ‘industriel’ qui serait le ‘vrai’ capitalisme, succédant triomphalement au capitalisme marchand (le faux) et finalement, à contre coeur, cédant le pas à l'ultramoderne capitalisme financier ? Les capitalismes bancaires, industriel et commercial (car le capitalisme n'a jamais cessé d'être au premier chef marchand) coexistent tout au long du 19e siècle, et déjà avant le 19e siècle, et bien après le 19e siècle.” (Braudel, III, 1979, p 527).
Les changements dans les priorités, les investissements, les paris des capitalistes reposent tout simplement sur les opportunités de profit.

Néanmoins, l'avènement du capitalisme s'accompagne d'une question des plus actuelles, celle de la croissance. Or, elle participe à la dynamique de l'économie : "Quelles que soient les modalités de la croissance, son mouvement soulève l'économie, comme le flot montant les bateaux échoués à marée basse" (Braudel, II, 1979, p512). La croissance moderne27, en devenant continue, rompt ainsi avec les à-coups, les pannes de la croissance traditionnelle. Chez Braudel, elle dépasse le capitalisme. En effet, la Révolution industrielle constitue l'accélération de l'industrialisation (Braudel, III, 1979, p 510). Or la croissance continue repose sur 'l'industrialisation. Braudel constate ainsi que "La croissance est devenue continue, c'est le miracle des miracles. Elle ne s'interrompt jamais totalement, même en période de crise." (Braudel, III, 1979, p 511). Mais, ce n'est pas au début de la Révolution industrielle que cette transformation a lieu ; la "continuité" ne survient que vers 1850. (Braudel, III, 1979, p 512). Le temps doit avoir fait son oeuvre. "Pour qu'il y ait croissance continue, il faut que le temps long, accumulateur de lents progrès, ait déjà fabriqué, "ce qui rend la croissance économique possible" et qu'à chaque aléa de la conjoncture, un nouveau moteur tenu en réserve, prêt à tourner, puisse se substituer à celui qui tombe ou va tomber en panne. La croissance continue, c'est une course de relais, mais qui ne s'arrêterait pas." (Braudel, III, 1979, p 512). Braudel rejoint d'autres conclusions de Simon Kuznets. Avant 1750, l'usure du capital fixe s'avère rapide. "Autant dire, en exagérant, que la Révolution industrielle a été avant tout une mutation du capital fixe, un capital dès lors plus coûteux, mais beaucoup plus durable et perfectionné, qui changera radicalement les taux de productivité." (Braudel, II, 1979, p 287). Cet élément explique ainsi en partie la prégnance du capitalisme d'hier dans les activités marchandes (Braudel, II, 1979, p 288).

De son côté, Schumpeter entrevoit le rôle de l'entrepreneur comme vecteur d'une réponse créative et non simplement passive à l'existant. "We may bring this element within the range of our list of factors of growth by observing that it links up with "quality of the human material" and in particular with "quality of leading personnel". And since creative response means, in the economic sphere, simply the combination of existing productive resources in new ways or for new purposes, and since this function defines the economic type that we call the entrepreneur, we may reformulate the above suggestions by saying that we would recognize the importance of, and systematically inquire into, entrepreneurship as a factor of economic growth" (Schumpeter, 1947b, p 239). Ici, le moteur de l'expansion, à la différence de Braudel, est clairement identifié : l'existence de leader entraînant les autres membres de la société. Chaque cycle Kondratieff est amorcé par des grappes d'innovations et donc des troupes d'entrepreneurs. La révolution est récurrente... tant que le capitalisme survit. Ici, le changement, l'évolution s'est peu à peu normalisé bien qu'il existât auparavant, y compris dans des sociétés en apparence peu mobiles. L'histoire économique du "8è au 16è siècle" (Schumpeter, 1946, p 191) montre les éléments vecteurs de transformation. "Far from being stationary or tradition-bound or hostile to economic activity, the medieval world offered plenty of opportunity for rudimentary entrepreneurial venture. Success and failure taught their lessons. And each lesson produced an increment of capitalist practice and capitalist spirit alike." (Schumpeter, 1946, p 191).

Le point de convergence entre Schumpeter et Braudel réside sur un capitalisme qui change, qui se modifie, tout en montrant des "permanences" : "au travers cette grande mutation [la Révolution industrielle], le capitalisme est resté, pour l'essentiel, semblable à lui-même. La règle n'est-elle pas, pour lui et par nature, de se maintenir par le changement même ?" écrit Braudel (III, 1979, p 538). Néanmoins les deux auteurs s'accordent pour dire que le changement ne va pas soi ; des résistances existent liées à la civilisation, la culture, mais aussi aux conditions d'existence chez Braudel. La faible productivité caractéristique d' "une population paysanne aussi nombreuse, proche d'une économie de subsistance, obligée de travailler sans relâche pour supporter les contrecoups de fréquentes mauvaises récoltes et pour payer ses multiples redevances, s'enferme dans ses tâches et préoccupations quotidiennes. A peine peut-elle bouger. Ce n'est pas dans un pareil milieu qu'on imaginera la facile propagation du progrès technique ou le risque accepté de nouvelles cultures ou de nouveaux marchés." (Braudel, II, 1979, p 295).

Ainsi, tout le monde ne gagne pas au changement ou de la même façon. Néanmoins, avec l'extension du capitalisme Schumpeter évoque une possible disparition de la pauvreté : "si le capitalisme renouvelait pendant un demi-siècle, à partir de 1978, sa performance antérieure, il éliminerait du même coup, même à l'égard des couches de la population les plus déshéritées (abstraction faite des seuls cas pathologiques), tous les symptômes de la pauvreté telle qu'elle est définie selon nos criteria actuels" (Schumpeter, 1947, p 94). C'est une erreur de croire que "the majority of people is poor because a minority is rich" (Schumpeter, 1946, p 204). La croissance de la richesse profite en effet à tous voire peut-être davantage aux plus modestes. Schumpeter rejoint ainsi une approche récurrente chez les libéraux et notamment chez Adam Smith. Le système capitaliste nécessairement inégalitaire, peut certes engendrer une paupérisation relative, mais surtout un "effet percolateur" (trickle-down) c'est-à-dire une croissance de la disponibilité des biens et services pour tous, cependant pas obligatoirement dans les mêmes proportions ni au même moment.

Certes, les inégalités persistent ; voire sont nécessaires chez Schumpeter. Ainsi la perspective d'un profit élevé attire des entrepreneurs ; néanmoins les fruits récoltés ne seront pas forcément en relation avec l'énergie dépensée. Ceux qui réussiront seront admis dans la classe bourgeoise. Cette classe se renouvelant telle les chambres d'un hôtel. "En réalité les classes supérieures de la société ressemblent à des hôtels qui certes sont toujours pleins, mais dont la clientèle change sans cesse ; elles se recrutent dans les classes populaires bien plus que beaucoup d'entre nous ne veulent en convenir. Par là s'ouvre à nous un champ nouveau de problèmes, dont l'analyse nous montrera la nature véritable de l'économie capitaliste de concurrence et la structure de la société capitaliste" (Schumpeter, 1935, p 226). Les perspectives de mobilité sociales ascendantes constituent donc une réalité et une caractéristique fondamentale du capitalisme.

Braudel ne conteste pas le renouvellement des dominants. Mais le mouvement semble moins rapide que ne l'atteste Schumpeter28. Les capitalistes sont capables de changer d'activité. Bref, ils agissent. Cependant, l'impression dans les écrits de l'économiste est qu'une fois atteint la classe bourgeoise, les individus cessent d'être acteur pour devenir agent. En effet, la destruction créatrice se poursuit, à l'avantage de la société. En effet, le capitalisme engendre un progrès social, notamment pour les plus modestes. Braudel n'adhère pas d'emblée à ce schéma. L'économie mondiale est composée d'économie-mondes, espaces hiérarchisés et inégaux (Braudel, III, 1979, p 16). Le centre constitue ainsi un espace privilégié au regard de la périphérie, tant d'un point de vue social que démocratique. Bref, le capitalisme ne rime pas forcément avec un progrès généralisé. Ainsi la Révolution industrielle a eu un coût humain élevé : "Deux générations ont été sacrifiées à la création d'une base industrielle." (Pollard et Crossley, cité par Braudel, III, 1979, p 533). Mais, "A qui la faute ? Ni à l'industrialisation, ni au capitalisme en train d'escalader les sommets de la richesse, ni même à la guerre, ni à la conjoncture qui est une enveloppe, mais à tout cela à la fois." (Braudel, III, 1979, p 534). Le progrès ne survient que lorsque la croissance est continue. Il faudra attendre 1850 pour que cela soit une réalité selon Braudel à l'exception des XIIè et XIIIè où la croissance s'accompagne d'une hausse de la richesse par habitant (Braudel, III, 1979, p 535).

Des "moteurs" différents
Si Schumpeter (1954, II, p 93) critique les théories "étapistes"29, il décoche aussi quelques flèches à Weber et à sa théorie de l'éthique protestante comme vecteur du capitalisme. Il rejette ainsi une explication weberienne de la genèse de l'Ordre capitaliste à partir d'un nouvel esprit : "no new social, cultural, spiritual world had to emerge in order to make it possible" (Schumpeter, I, 1939, p 229). Braudel critique aussi, dès qu'il en a l'occasion, les explications "idéalistes", ""qui [font] du capitalisme l'incarnation d'une certaine mentalité" (Braudel, III, 1979, p 474). Sombart et Weber sont à de multiples occasions victimes de son ire : "Quant à parler, comme le fait Sombart, d'un esprit capitaliste qui coïnciderait avec les lignes directrices de la religion d'Israël, c'est rejoindre l'explication protestante de Max Weber, avec d'aussi bons et d'aussi mauvais arguments." Dès lors, "les Juifs n'ont certainement pas inventé le capitalisme, à supposer (ce que je ne crois pas davantage) que le capitalisme, ait été inventé tel jour, en tel lieu, par telles ou telles personnes." (Braudel, II, 1979, p 173). Schumpeter rejoint ces deux auteurs dans le camp des "idéalistes" : "Faut-il, pour autant, attribuer à nos acteurs un "esprit" qui serait la source de leur supériorité et les caractériserait une fois, pour toutes, qui serait calcul, raison, logique, détachement des sentiments ordinaires, le tout au service d'un appât effréné du gain ?" (Braudel, II, 1979, p 472). Selon Braudel non. "Le capitaliste peut-il avoir, en sa personne, toutes ces qualités et toutes ces grâces ? Dans notre explication, choisir, pouvoir choisir – ce n'est pas, à chaque occasion, discerner d'un oeil d'aigle la bonne voie et la meilleure réponse. Notre acteur, ne l'oublions pas, est installé à un palier de la vie sociale et, le plus souvent, il a sous les yeux les solutions, les conseils, la sagesse de ses pareils. Il juge à travers eux. Autant que de lui-même, son efficacité dépend du point où il se trouve, au confluent ou à la marge des flux essentiels de l'échange et des centres de décisions – lesquels, justement, à toute époque, ont leur localisation précise." (Braudel, II, 1979, pp 472-473). Néanmoins, cela ne signifie pas une adhésion de l'historien aux thèses "maximisatrices". "Ne croyons pas davantage que la maximation, si souvent dénoncée, des profits et des gains explique tout du comportement des marchands capitalistes." (Braudel, II, 1979, p 473). Schumpeter ne fait d'ailleurs pas de l'entrepreneur pionnier (à savoir de l'agent qui innove en premier, qui se trouve de fait à la tête de "la troupe") comme il est trop souvent répété, un être rationnel. Il agit plutôt par une envie de s'en sortir, une volonté de construire, un désir de créer quelque chose, un goût quasiment sportif pour les défis (Dannequin, 2004, p 12).

L'appropriation privée des connaissances, du progrès technique, du travail de l'entrepreneur constitue une nécessité pour l'évolution économique. La concurrence, chez Schumpeter, se caractérise donc par un processus de destruction créatrice, différente du mécanisme atemporel des néoclassiques et parfois assez proche du processus de découverte de Hayek selon J.Sapir."Il s'agit d'un processus permettant la diffusion des innovations à travers la rivalité des acteurs, dans un univers qui est celui des échecs de marché. Des innovations déstabilisent les positions des différents acteurs, dont certains disparaissent, et se diffusent par un processus d'imitation." (Sapir, 2003, p 286). Schumpeter constate la permanence dans l'histoire de l'humanité d'individus capables d'innover, capables d'impulser des changements tout en entraînant ses semblables. Ainsi, l'entrepreneur constitue un leader dans la société capitaliste. Au contraire, chez Braudel la marée des innovations monte jusqu'au capitalisme. Le capitalisme s'empare des innovations grâce à ses capitaux disponibles : "Les solutions nouvelles se créent même souvent en dehors d'eux, l'innovation venant plus d'une fois de la base. Mais elles se retrouvent presque automatiquement dans les mains des possesseurs de capitaux. Et, finalement, surgit un capitalisme rénové, souvent renforcé, aussi fringant et efficace que le précédent." (Braudel, III, 1979, p 540). L'entrepreneur-innovateur "à la Schumpeter" ne trouve pas grâce à ses yeux "par le grossissement de ses entreprises, par l'usage croissant du charbon, l'Angleterre a innové dans le domaine industriel. Mais ce qui pousse l'industrie en avant et qui probablement suscite l'innovation, c'est la forte montée du marché intérieur" (Braudel, II, 1979, p 478). On pourrait ainsi se demander si Braudel ne mettrait pas plutôt la demande en avant quand Schumpeter ne tendrait pas vers une économie de "l'offre".

Répétons le : la vision de l'entrepreneur, du "novateur de Schumpeter" (Braudel, III, 1979, p 541) comme fondement du changement est rejetée par Braudel. Plutôt que de confier à l'initiative individuelle le soin d'expliquer le développement du capitalisme, il lui préfère la conjoncture, les mouvements d'ensemble, les structures sociales et économiques. La Révolution industrielle constitue en quelque sorte, une accélération d'un processus plus vaste, l'industrialisation (Braudel, III, 1979, p 510). Il aime d'ailleurs évoquer de façon récurrente une image maritime : "Je crois à ces mouvements de marée qui rythment l'histoire matérielle et économique du monde, même si les seuils favorables ou défavorables qui les engendrent, fruits d'une multitude de rapports, restent mystérieux" (Braudel, III, 1979, p 535). Le processus capitaliste s'explique essentiellement par des circonstances, une conjoncture favorable. 3 éléments sont mis en avant par Braudel (II, 1979, pp 727-728) :
  1. Une économie de marché vigoureuse. Cette condition étant nécessaire mais pas suffisante.
  2. La complicité de la société. "une société accueille les antécédents du capitalisme quand, hiérarchisée d'une façon ou d'une autre, elle favorise la longévité des lignages et cette accumulation continue sans laquelle rien ne serait possible."
  3. Enfin, "rien ne serait possible, en dernière instance, sans l'action particulière et comme libératoire du marché mondial. Le commerce au loin n'est pas tout, mais il est le passage obligatoire à un plan supérieur du profit."
Finalement ce n'est pas la figure de l'entrepreneur que retient Braudel dans son évocation de la Révolution industrielle, mais celle de... l'industriel, véritable organisateur indépendant de la production. "Cette indépendance devient le signe des temps nouveaux. La division du travail s'est finalement achevée entre l'industrie et les autres secteurs d'affaire. Les historiens disent que c'est l'avènement du capitalisme industriel; et j'en suis d'accord. Mais ils avancent aussi qu'alors commence le vrai capitalisme. C'est certes beaucoup plus discutable. Car y a-t-il un "vrai" capitalisme ?" (Braudel, III, 1979, p 518). On retrouve ici un point de convergence entre les deux auteurs. En effet, l'évolution chez Schumpeter, le "progrès non neutre" chez Braudel30, s'accompagne d'une spécialisation des individus ; ces derniers occupent moins de fonctions. "La règle jusque-là, c'était en Angleterre comme sur le continent, l'indivision des tâches dominantes : le négociant tenait tout dans sa main, à la fois marchand, banquier, assureur, armateur, industriel..." (Braudel, III, 1979, p 516). Schumpeter n'hésite pas à remonter plus loin pour avancer la même idée : "Dans l'activité universelle du chef d'une horde primitive il est difficile de séparer les éléments de l'entrepreneur des autres éléments" (Schumpeter, 1935, p 109). Alors que … "we have little difficulty in identifying entrepreneurship in the times of competitive capitalism. The entrepreneur will there be found among the heads of firms, mostly among the owners. Generally, he will be the founder of a firm and of an industrial family as well. In the times of giants concern the question is often as difficult to answer as, in the case of a modern army, the question who is the leading man or who really won a given battle" (Schumpeter, 1939, I, p 103).

Néanmoins, le mouvement ne peut se poursuivre jusqu'à une spécialisation absolue comme au sein du travail à chaîne où l'ouvrier/opérateur n'accomplit qu'une seule tâche, la plus "simple" (et surtout productive) possible. "Nobody ever is an entrepreneur all the time, and nobody can ever be only an entrepreneur. This follows from the nature of the function, which must always be combined with, and lead to, others. A man who carries out a "new combination" will unavoidably have to perform current nonentrepreneurial work in the course of doing so, and successful enterprise in our sense will normally lead to an industrial position which thenceforth involves no other functions than those of managing an old firm" (Schumpeter, 1939, I, p103).

Chez Braudel, le processus de spécialisation dans le sphère capitaliste n'est pas une fin en soi, n'est pas définitif. Ainsi, la division croissante du travail, des fonctions la modernisation s'opère de bas en haut (Braudel, II, 1979, p 446). Si, au XIXe, "après le premier boom du machinisme, le très haut capitalisme est revenu à l'éclectisme, à une sorte d'indivisibilité comme si l'avantage caractéristique de se trouver en ces points dominants était précisément, aujourd'hui comme au temps de Jacques Coeur, de n'avoir pas à s'enfermer dans un seul choix. D'être éminemment adaptable, donc non spécialisé." (Braudel, II, 1979, p 448).

Le capitalisme peut-il survivre ?

Ils en viennent tous deux à s'interroger sur la pérennité du système. "Le capitalisme peut-il survivre ?" demande Schumpeter en 1942. Dans un lointain écho, Braudel (III, 1979, p 543) reprend la même question : "Le capitalisme survivra-t-il ?" Cette fois, les deux hommes divergent, même si le doute point.

La réponse de Schumpeter est connue. "Non. Je ne crois pas qu'il le puisse" (Schumpeter, 1947, p 89). Poursuivant dans cette veine, il écrit dans un de ces derniers textes publiés : "nous nous sommes, à n'en pas douter, considérablement éloignés des principes du capitalisme de laisser-faire et aussi sur le fait qu'il est possible de développer et de réglementer les institutions capitalistes en sorte que les conditions de fonctionnement des firmes privées ne diffèrent plus guère de la planification socialiste authentique" (Schumpeter, 1950, p 438).

Néanmoins, il faut éviter toute conclusion hâtive quant à l'inéluctabilité du socialisme ou d'un déterminisme "téléologique" de l'évolution. Schumpeter se défend de prophétiser quoi que ce soit. "Je tiens enfin, et c'est là un point encore plus important, à préciser avec le maximum de netteté que je ne "prophétise" pas, ni ne prédis son avènement. Toute prédiction devient une prophétie extra-scientifique dès lors qu'elle vise à dépasser le diagnostic des tendances observables et l'énonciation des résultats qui se produiraient si ces tendances se développaient conformément à leur logique" (Schumpeter, 1950, p 434). D'ailleurs, n'écrit-il pas également dans Capitalisme, socialisme et démocratie : "L'avenir peut fort bien révéler que la période 1930-1940 aura assisté aux derniers râles du capitalisme – et la guerre 1940-1945 aura, bien entendu, grandement accru les chances d'une telle éventualité. Néanmoins, il est possible que les choses ne se passent pas de la sorte. En tout cas, il n'existe pas de raisons purement économiques interdisant au Capitalisme de franchir avec succès une nouvelle étape : c'est là tout ce que j'ai entendu établir." (Schumpeter, 1947, note 1, p 222). En effet, l'horizon socialiste ne résulte pas d'une moindre efficacité économique, mais d'une modification des valeurs, bref d'un changement de civilisation31 : "le capitalisme produit des changements psychologiques, moraux et politiques, changements d'habitudes et d'attitudes, qui ont pour effet de tendre vers le socialisme" (Schumpeter, 1931, p 404). Il écrira plus tard. " Le processus capitaliste rationalise le comportement et les idées et, ce faisant, chasse de nos esprits, en même temps que les croyances métaphysiques, les notions romantiques et mystiques de toutes natures. Ainsi, il remodèle, non seulement les méthodes propres à atteindre nos objectifs, mais encore les objectifs finaux eux-mêmes /.../ la civilisation capitaliste est rationaliste et "anti-héroïque", ces deux caractéristiques allant, bien entendu de pair. /.../ l'idéologie qui glorifie le "combat pour le combat" et la "victoire pour la victoire" s'étiole vite, on le conçoit sans peine, dans les bureaux où les hommes d'affaires compulsent leurs colonnes de chiffres" (Schumpeter, 1947, p 175). En partie sous l'influence des intellectuels32, l'opinion publique rejette peu à peu le capitalisme. La volonté individuelle et la possibilité de nouveauté d'entreprise cèdent la place à la bureaucratie.

Quant à l'historien ... 
“le capitalisme ne peut s'effondrer de lui-même, par une détérioration qui serait "exogène" ; il faudrait pour un tel effondrement un choc extérieur d'une extrême violence et une solution de remplacement crédible. Le poids gigantesque d'une société et la résistance d'une minorité dominante sur le qui-vive, dont les solidarités sont aujourd'hui mondiales, ne se basculent pas aisément avec des discours et des programmes idéologiques, ou des succès électoraux momentanées.” (Braudel, III, 1979, p 543).
Il n'exclut d'ailleurs pas un renforcement économique du capitalisme une fois la crise actuelle passée. Néanmoins, dans le tome précédent, une nouvelle critique de Weber le conduit à ne pas conclure à un capitalisme comme fin de l'histoire. "Aujourd'hui la mort, ou pour le moins des mutations en chaîne du capitalisme n'ont rien d'improbable. Elles sont sous nos yeux. En tout cas, il "ne nous apparaît plus comme le dernier mot de l'évolution historique."" (Braudel, II, 1979, p 707).

D'un point de vue plus “mondial” et en écho avec son analyse en terme d'économies-monde, le capitalisme ne “prend” pas de la même façon partout. Il a connu un terrain favorable en Europe parce que les circonstances politiques, économiques et sociales lui ont permis une expansion. 
“L'Europe a eu une haute société au moins double, qui, malgré les avatars de l'histoire, a pu développer ses lignages sans difficultés insurmontables, n'ayant devant elle ni la tyrannie totalisante, ni la tyrannie du prince arbitraire. L'Europe favorise ainsi l'accumulation patiente des richesses et, dans une société diversifiée, le développement de forces et hiérarchies multiples dont les rivalités peuvent jouer dans des sens très divers. En ce qui concerne le capitalisme européen, l'ordre social fondé sur la puissance de l'économie a sans doute profité de sa position seconde : par contraste avec l'ordre social fondé sur le seul privilège de la naissance, il s'est fait accepter comme étant sous le signe de la mesure, de la sagesse, du travail, d'une certaine justification. La classe politiquement dominante accapare l'attention, comme les pointes qui attirent la foudre. Le privilège du seigneur a ainsi, plus d'une fois, fait oublier le privilège du marchand.” (Braudel, II, 1979, p 723).
Par analogie et en cédant à une extrapolation hâtive, on pourrait ainsi croire à un probable succès du capitalisme chinois, et ce d'autant plus que le passé a déjà fourni des éléments en ce sens (technologie, vastes marchés etc.), accompagné d'un déclin du capitalisme européen voire américain. Le basculement du monde se faisant dès lors sous nos yeux.

CONCLUSION


Bref, on le voit l'économie ne suffit pas à appréhender le capitalisme : 
“La pire des erreurs c'est encore de soutenir que le capitalisme est ‘un système économique’, sans plus, alors qu’il vit de l'ordre social, qu’il est adversaire ou complice, à égalité (ou presque) avec l'Etat, personnage encombrant s'il en est – et cela depuis toujours ; qu’il profite aussi de tout l'appui que la culture apporte à la solidité de l'édifice social, car la culture, inégalement partagée, traversée de courants contradictoires, donne malgré tout, en fin de compte, le meilleur d'elle-même au soutien de l'ordre en place ; qu’il tient les classes dominantes qui, en le défendant, se défendent elles-mêmes.” (Braudel, III, 1979, p 540). 
Dans la même veine, Braudel écrit que "la Révolution industrielle, met tout en cause, société, économie, structures politiques, opinion publique, et tout le reste." (Braudel, III, 1979, p 481). Schumpeter se fera de plus en plus penseur de la société en intégrant la politique, la sociologie, voire la science politique. Capitalisme, socialisme et démocratie en constitue l'acmé. Après tout, la fin possible du capitalisme repose sur des facteurs essentiellement sociologiques[n33] liée notamment à l'extension de la bureaucratisation. Schumpeter considère plutôt l'Etat comme un obstacle à l'expansion du capitalisme. Ainsi, face aux récriminations du public le gouvernement peut exercer des mesures limitant l'expansion des activités capitalistes ; en témoigne cette (longue) citation. "the public mind /.../ reacted to the phenomena of capitalism in much the same way as it does in our time ; it cried out against usury, speculation, commercial and industrial monopolies, cornering of commodities and other abuses, and the arguments used were, both in their common-sense content and in their one-sidedness, neither much worse nor much better than are the popular arguments of the 20th centuri. Government reacted in sympathy. They dealt with practical problems that presented themselves by means of regulations, the technical and aministrative shortcoming of which must not be allowed to obliterate a fundamental similarity of intention with those-of more recent times. This applies also to the extensive labour legislation of that epoch such as the Elizabethean Statute of Apprentice and Poor Law34 which, on the one hand, continued an old tradition and, on the other hand, embodied ideas so "moderne" as index wages and arbitration." (Schumpeter, 1946, p 190).


[n33] Michel Beaud s'inspire d'ailleurs des deux auteurs :
“le capitalisme ne peut être lu ni comme un "mode de production" s'inscrivant dans l'infrastructure productive, ni comme un simple "système économique" ; car il s'inscrit d'emblée dans les dimensions du social, du politique et de l'idéologique. Ce n'est pas non plus un acteur capable de vouloir, de planifier, de choisir. C'est une logique social complexe qui, portée par une multitude d'acteurs, se traduit par des dynamiques, des engrenages, des spirales, des blocages et des crises - crises que nul n'a voulues, même si ceux qui ont contribué à leur survenue sont innombrables. Une logique sociale qui engendre une totalité, une totalité sociale à la fois territorialisés et mondiale” (M. Beaud, 2000, p 82).
Schumpeter se démarque de Braudel par la volonté d'identifier le "moteur" endogène de la société capitaliste dans l'individu ou plus exactement dans un groupe d'individus exceptionnels. De son côté, Braudel attribue le mouvement aux structures, à la conjoncture. Tous deux expliquent mal la genèse de la société capitaliste. Finalement, elle résulte d'une modification de la fonction sociale attaché à un prestige, à l'accès à une position sociale élevée. Ainsi, elle attire des individus "doués".

Cependant, la question du basculement du monde vers une société dominée par le capitalisme n'est pas complètement élucidée. L'idée d'une masse critique avancée par D. Landes constitue une piste évoquée par divers auteurs35 à laquelle Braudel souscrit sous certaines conditions. "Quand David Landes décrit la Révolution industrielle comme la constitution d'une masse critique aboutissant à une explosion révolutionnaire, l'image est bonne, mais il est bien entendu que cette masse a dû se construire d'éléments divers et nécessaires et par une lente accumulation. Au détour de nos raisonnements, le temps long, chaque fois, réclame son dû." (Braudel, III, 1979, p 465). Chez Schumpeter, il faudrait donc une masse critique d'entrepreneurs : une troupe suffisante engendrant une grappe d'innovations "importantes".

La vision braudélienne se veut "mondiale". Néanmoins, les deux visions convergent sur la nécessité d'appréhender le changement sociétal sur la longue période. A saisir la société à long terme, l'image d'un mouvement incessant disparaît. Restent des permanences : le capitalisme repose pour exister sur le changement. Mais ce qui est nouveau est sans doute que les capitalistes acquièrent une importance considérable au XIXè et par la suite. Sans doute parce que la croissance économique devient continue. Dans une perspective braudélienne, la modernité repose sur la remise en cause des "limites du possible" (Braudel, III, 1979, p 512). "La croissance moderne commence quand le plafond ou la limite ne cessent ou de s'élever ou de s'éloigner. Ce qui ne veut pas dire qu'un plafond, un jour, ne se reconstituera pas." (Braudel, III, 1979, p 513). Or, au risque de passer pour un tenant de la mode "verte", la possibilité du développement de l'économie-monde asiatique pourrait se concrétiser par la généralisation d'une consommation destructrice de l'environnement et de l'homme. Peut-on alors imaginer un développement durable et une croissance durable ?

Quant à la théorie schumpetérienne, elle trouve sans doute une influence dans la "politique d'esprit d'entreprise" qui apparaît comme le nouvel élément miracle pour sortir de la croissance molle européenne et des nouvelles questions sociales. Les autres politiques requises reposent à la suite des "grands scandales" comme Enron, Parmalat etc. sur l'incantation à davantage de transparence. C'est oublier les écrits de Braudel montrant la normalité de la fraude, de la manipulation, de la volonté de contourner les règles "souvent paralysantes" du marché traditionnel (qu'il ne définit d'ailleurs pas vraiment). Il évoque ainsi le terme de "contre-marché" (Braudel, 1985, p 56). Songeons ainsi aux actions de lobbying destinées à changer les règles, le droit, à stigmatiser les "conservateurs" réfutant "la"réforme, empêchant ainsi aux leaders d'agir. Songeons aux liens étroits (le terme interpénétration36 est sans doute plus adéquat) entre politique et économie, en particulier entre les grandes entreprises et l'Etat en France. Songeons enfin aux innovations financières et aux paradis fiscaux, aux capitaux illégament placés ailleurs, heureux bénéficiaire d'une amnistie fiscale ou d'une cécité de la justice37. Le thème de l'éthique et de la morale ne est pas loin38. Bien entendu, il ne s'agit pas ici d'évoquer dans une vision hollywoodo-bushienne le "bien" ou le "mal", les "méchants" ou les "gentils". (Cf. note 33 et la citation de Michel Beaud.). Il nous semble néanmoins, que le capitalisme et ses agents s'attachent surtout à rendre le salarié transparent, conforme aux desiderata de l'organisation (cf. Jorda, 1999). Ainsi, les objectifs, les entretiens d'autoévaluation, les nouvelles technologies sont autant de moyens de connaître, de contrôler en vue d'une plus grande efficacité ceux qui désormais sont des collaborateurs. Le manager innove ainsi en matière de direction des ressources humaines.

Les deux approches participent aux questionnements du rôle de l'individu (acteur ? agent ?) et ses possibilités de peser sur le monde. La lutte n'est pas inutile, nous dit Braudel (Braudel, II, pp 594-595), "l'échec est moins complet qu'il n'y paraît. Le paysan est toujours durement ramené à l'obéissance, c'est exact, mais des progrès ont plus d'une fois été acquis au terme de ces rébellions." L'impression d'être "en prison" persiste ou plutôt d'être une simple coquille de noix embarquée sur l'océan. "L’économie a eu son mot à dire ; la politique a eu son mot à dire ; la société a eu son mot à dire ; la culture et la civilisation ont eu leur mot à dire. Et l'histoire aussi qui décide souvent en dernier ressort des rapports de force." (Braudel, II, 1979, p 474). On n'ose demander si l'individu a eu "son mot à dire"... Le "salut" ne réside pourtant pas chez Schumpeter, malgré une tendance plus individualiste. Ceux qui agissent et peuvent agir ne sont pas légions ; ils bénéficient de l'héritage biologique de leurs parents. Finalement, le sentiment d'un certain déterminisme des destins individuels persiste pour le plus grand nombre chez les deux auteurs. Mais la dynamique sociétale s'avère plus ouverte que dans certaines approches par trop déterministes ou étapistes.

Reste à mesurer la pertinence de cette conclusion et dès lors à chercher ailleurs des éléments plus convaincants39 qui permettront un dépassement du débat récurrent individualisme méthodologique versus holisme. L'obstacle réside sans doute sur une certaine idéologie qu'il faudra dépasser pour essayer d'avancer : "reconnaître que les marchands [au Moyen Age] sont raisonnables, ce n'est pas pour autant justifier les thèses libérales ; c'est simplement reconnaître aux marchands, comme à tout homme, la possibilité d'être intelligent et, surtout, la faculté de penser par lui-même, de s'affranchir des autres, d'être autonome." (Jorda, 2002, p 44).

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